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* attention, note comprenant beaucoup d’adverbes et d’adjectifs ! *

Pour la VF voir sous la photo

 

 « Today I’m five. »

L’histoire débute le jour où Jack fête ses cinq ans. Il est très excité ; désormais il est grand. Il vit avec sa mère (Ma) dans une unique pièce close éclairée par une lucarne. Comme tous les enfants, il aime regarder la télévision et les personnages de dessins animés sont ses amis (ah Dora !), même s’il sait que tout cela n’est pas véritablement réel comme le lui a expliqué Ma. Pour lui, le seul univers réel est constitué par lui-même, Ma, la Pièce et les objets la meublant.

Je n’en dirais pas plus en ce qui concerne l’intrigue. Je pensais même en dire bien moins, mais il m’a semblé qu’un minimum d’informations sur le contexte de départ était nécessaire pour que mes propos aient un peu de sens.

 

 

L’histoire est entièrement racontée par Jack et je ne pensais pas survivre à la voix d’un enfant de cinq ans sur 400 pages : j’avais tort. L’auteur a vraiment fait fort en mettant en scène un très jeune enfant à la fois extrêmement intelligent (dans tous les sens du terme) et complètement ignorant du monde. Jack est un personnage tellement attachant que j’ai ressenti une totale empathie pour lui, ayant envie de pleurer quand il était triste, l’encourageant face aux épreuves qui se dressaient sur son chemin, me réjouissant de ses victoires, m’inquiétant de ses fragilités, etc.

Le rôle de sa mère est à la fois primordial et de second plan. Aussi ai-je souvent eu tendance à négliger Ma, alors même que c’est une personne formidable, essayant de gérer ses propres démons tout en offrant à Jack un environnement le plus stable et rassurant possible. Ses questionnements, sa volonté de faire au mieux pour son enfant m’ont énormément touchée.

 

 

Il est un peu difficile d’entrer dans l’histoire car le contexte est très particulier que ce soit en termes de repérages, de personnages et de relations entre ces personnages et leur environnement, cela avec le regard d’un enfant qui n’a jamais connu autre chose que cet univers. Mais, si l’on donne une chance à Jack, on finit par être irrémédiablement séduit.

 

C’est une histoire très dure émotionnellement et psychologiquement. Elle m’a demandé beaucoup de ressources pour arriver à « gérer » la situation de Jack et Ma mais quelle récompense ! Emma Donoghue déploie une réflexion riche, sans jamais tomber dans le mélo ou le voyeurisme. A partir de l’idée d’une pièce close, l’auteur développe des questionnements universels. En outre, la pièce close est, d’une certaine façon,  une allégorie de nos vies. Comme le dira à un moment Ma, nombreux sont ceux qui, bien que libres au sens matériel du terme, vivent enfermés en eux-mêmes. La pièce close, c’est aussi l’enfermement que peut devenir la relation entre un parent et son enfant. Le livre valorise la maternité (non dans le sens où la Mère est élevée au rang de mythe mais simplement dans ce que cette expérience a vraisemblablement de formidable) mais n’a pas peur de souligner que l’exclusivité du lien enfant / parent peut s’avérer une prison si chacun ne bénéficie pas d’un peu d’espace. Une autre piste est le rapport que nous avons aux objets. Jack nomme chaque objet comme si chacun avait un nom lui appartenant en propre (par exemple, le tapis est appelé Tapis). Pour lui, Tapis est un objet unique. Il n’en existe pas d’autre au monde (puisque le monde, c’est la Pièce) et il n’imagine pas l’idée du choix, de la multiplicité des objets (et, en douce, l’auteur égratigne légèrement la société de consommation). Je pourrais poursuivre ainsi encore longtemps, d’autant plus que ce livre m’a vraiment habitée. J’ai frisé l’autisme durant ma lecture, tant j’étais happée par le destin de ces personnages, notamment celui de ce petit bout d’homme dont l’histoire est à la fois dérangeante et superbe. Emma Donoghue fait preuve d’une grande subtilité pour tracer ce cheminement original et inoubliable. Room est un livre que l’on lit la gorge nouée par l’émotion, par les émotions, avec le cœur plein d’espérance. C’est une vraie réussite.

 

 

« Then we go out the door. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Parution VO : 2010
Parution VF : fin août 2011
Editeur : Picador
Provenance : achat 2011
Le site de l’auteur
Le site du livre

« La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. »

 

 Dans ce roman, Mohammed, dit Momo, revient sur son enfance chez Madame Rosa, ex-prostituée reconvertie en « nounou » pour enfants de prostituées.

Plusieurs problèmes s’accumulent d’office : le business de Madame Rosa n’est pas franchement légal, Madame Rosa étant obèse et vieille, elle est de moins en moins mobile comme le souligne la phrase d’ouverture, à cela s’ajoute le fait qu’elle perd de plus en plus la tête. Enfin, Madame Rosa ayant été déportée dans sa jeunesse a gardé de l’expérience certaines angoisses, voire une véritable paranoïa dès que quelqu’un frappe à la porte.

« Madame Rosa … avait des faux papiers pour prouver qu’elle n’avait aucun rapport avec elle-même. »

 

Momo n’est pas scolarisé, notamment parce qu’il n’a pas de véritable acte de naissance. Il apprend donc la vie sur le tas. Cette méthode a une double-conséquence paradoxale : Momo fait preuve d’une grande maturité et, en même temps, sa vision du monde est un mélange de tout et n’importe quoi, ce qui l’empêche parfois de comprendre correctement certaines situations. On devine dès lors que sa façon de raconter les événements est pittoresque. J’ai d’ailleurs été partagée sur ce style. D’une façon générale, je n’aime pas le style oral, qui plus est quand il massacre la langue française (ce que fait allègrement Momo dans tous les domaines : syntaxe, orthographe lexicale et grammaticale, conjugaison, rien n’est épargné !). Or Gary gère bien cet aspect parce qu’il y a de la vie dans ses lignes.

« J’aime bien au ciné quand le mort dit “allez messieurs faites votre métier” avant de mourir, ça indique la compréhension, ça sert à rien de faire chier les gens en les prenant par les bons sentiments. »

Il n’en reste pas moins que sur la distance, il est parfois difficile de suivre Momo. Et pourtant, l’auteur arrive à faire se tenir l’histoire ; ça m’a pas mal impressionnée. J’ai été sensible également à l’humour qui nous fait oublier qu’en réalité cette histoire n’a rien de réjouissant.

 

Quant à l’histoire, justement, je ne suis pas très amatrice de ce genre-là et ce livre n’a pas fait pas exception à la règle. Cependant, il est difficile de ne pas être séduit par les idées qui sous-tendent la narration : les valeurs d’amitié, de solidarité, l’amour inconditionnel que porte Momo à Madame Rosa au-delà de tous les préjugés (c’est justement parce qu’elle est vieille et moche qu’il faut s’occuper d’elle, dira-t-il à plusieurs reprises), une vision humaniste qui ne peut que me séduire, un traitement de la détresse sans pathos mais sans tabou non plus, etc. Gary réussit tout cela sans nous infliger des sentences cucul (le style de Momo, c’est plutôt : « Quand on a envie de crever, le chocolat a encore meilleur goût que d’habitude. », ce qui est tout à fait vrai, à mon sens). J’imagine que le regard que semblait porter l’auteur sur la vie n’est pas étranger à cette réussite : parler du quotidien avec ses joies et ses peines, tout en pensant que la vie n’est pas un cadeau …

 

« Le docteur Ramon est même allé chercher mon parapluie Arthur, je me faisais du mauvais sang car personne n’en voudrait à cause de sa valeur sentimentale, il faut aimer. »

 

 

 

 

 

 

Parution : 1975
Editeur : Folio
Provenance : achat 2011

 

« C’était l’été de 1923, l’été où je venais de quitter Cambridge et où, malgré le désir de ma tante que je revinsse habiter le Shropshire, je décidai que mon avenir se trouvait dans la capitale et pris un petit appartement au 14b, Bedford Gardens, dans le quartier de Kensington. »

 

 

La marque d’Ishiguro, c’est avant tout un style impeccable et d’une rare élégance qui sait dire l’indicible. Lire cet écrivain, c’est donc entrer en communion avec les personnages, leurs pensées, leur intériorité, avoir le sentiment de retrouver certaines sensations vécues mais sur lesquelles on n’était pas arrivé à mettre des mots. Vouloir parler d’un roman d’Ishiguro, c’est se retrouver dans la position de l’éléphant dans un magasin de porcelaine : une situation inconfortable où nos propros risquent de briser l’harmonie créée par l’auteur.

  

Christopher Banks a grandi dans la Concession internationale de Shanghai mais la disparition successive de ses deux parents va l’obliger à quitter la Chine pour l’Angleterre, « son » pays : « De mon point de vue, j’étais en partance pour un pays étranger où je ne connaissais pas une âme, alors que la ville qui reculait progressivement devant mes yeux recelait tout ce qui m’était familier. » Il s’intègrera, au moins en surface, et une fois ses études achevées, il fera montre d’un caractère ambitieux. En effet, Christopher s’est donné pour tâche d’éradiquer le mal et ses succès en tant que détective privé le conforteront dans l’idée qu’un destin prestigieux lui est réservé. Pourtant, Christopher ne peut oublier son passé et, alors que le monde s’achemine vers la guerre, il finit par retourner à Shanghai pour tenter, coûte que coûte, de retrouver ses parents.

 

Toute sa vie sera marquée par l’idée d’une mission à accomplir. Pendant longtemps, cette mission consistera à enquêter en tant que détective avec l’idée que vaincre le mal relève d’une responsabilité personnelle. Quand sa quête se focalisera finalement sur sa famille, elle se transformera en obsession.

 

« Une de nos poétesses japonaises … a écrit qu’une fois devenus adultes, notre enfance nous devient comme une terre étrangère.

- Ma foi, colonel, elle n’a pas grand-chose d’une terre étrangère pour moi. A maints égards, c’est là que j’ai continué de vivre toute ma vie. C’est seulement maintenant que j’ai commencé mon voyage pour m’en éloigner. »

 

 Christopher est un homme parfois incompréhensible mais si désarmant que l’on ne peut que le suivre où que ses pas nous mènent. En effet, ce retour aux origines paraît insensé. Comment peut-il raisonnablement espérer retrouver ses parents  après tant d’années? Et, de temps à autre, l’on doute de sa raison justement. Tout ce que l’on comprend, c’est combien cette mission est essentielle pour lui et combien il est perdu dans un univers qui bascule pour la seconde fois. Quand il lui semblera reconnaître Akira, son ami d’enfance, ce dernier lui dira dans son anglais un peu bancal : « Quand nous avons nostalgie, nous nous rappelons. Un monde meilleur que celui-ci, celui que nous découvrons en grandissant. Nous nous rappelons, et nous désirons le monde meilleur revient. »

 

Et c’est tout l’enjeu du roman, cette question de notre appartenance à un univers stable, défini et dans lequel nous avons une place, des repères. Christopher, en cherchant ses parents, voudrait rétablir cet équilibre rompu, au point qu’il s’imagine qu’une fois qu’il les aura retrouvés, la menace d’une guerre mondiale disparaîtra.

 

 « Tout au long de ces années où j’ai vécu en Angleterre, je ne me suis jamais vraiment senti chez moi. La Concession internationale … Ce sera toujours là, chez moi.

- Mais Concession internationale … (Akira secoua la tête.) Très fragile. […]

- Je sais, répondis-je. Et dire qu’au temps où nous étions enfants, tout cela nous semblait si solide ! Mais tu as raison, c’est notre village natal. Nous n’en avons pas d’autre. »

 

C’est à cela que se raccroche désespérément Christopher alors même qu’il approche de la vérité, une vérité déstabilisante qui remettra en perspective toute sa vie et le laissera un peu démuni.

 

 « Peut-être est-il des gens capables de vivre leur vie sans l’entrave de tels tourments. Mais notre destin, à nous et à nos semblables, est d’affronter le monde comme les orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres de parents évanouis. A cela, il n’est d’autre remède qu’essayer de mener nos missions à leur fins, du mieux que nous le pouvons, car aussi longtemps que nous n’y sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée. »

 

Ishiguro semble nous dire dans ce roman à fleur de peau que nous sommes tous des orphelins en puissance dont les vies reposent sur un équilibre si précaire que le préserver est une quête sans fin.

 

 

« Il y a cependant ces entre-temps où une sorte de vide emplit mes heures, et je continuerai de réfléchir sérieusement à la proposition de Jennifer. »

 

 

Parution française : 2001
Editeur : Folio
Provenance : achat 2011
Défi : “Combler les lacunes”

 

 

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Cette géniale illustration n'est pas libre de droits. © Kroustik

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