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« Depuis la mort d’Œdipe, mes yeux et ma pensée sont orientés vers la mer et c’est près d’elle que je me réfugie toujours. »
Après avoir accompagné jusqu’au bout son père dans ses errances, Antigone décide de retourner à Thèbes pour essayer de convaincre ses frères, Etéocle et Polynice, de renoncer à la guerre. Si Bauchau reprend ce personnage bien connu, c’est dans un contexte un peu différent qu’il le place. D’une part, il transforme les versions précédentes en roman et d’autre part, il « décale » l’action en quelque sorte en plaçant Antigone hors de Thèbes et devant regagner sa place au sein de la famille. On peut donc parler de véritable réécriture même si les relations entre les personnages sont conservées.
J’ai aimé :
- Antigone. C’est un personnage que j’ai toujours aimé et Bauchau retranscrit son caractère tel que je le voyais : une femme forte et courageuse, qui ne renonce pas à ses convictions de paix et d’amour familial alors même que tous l’encouragent à laisser ses frères se trucider si c’est leur bon plaisir.
- Antigone encore, face à Créon cette fois. L’Antigone toujours pleine d’humanité qui, même une fois que le mal est fait, reste fidèle à une certaine idée de l’honneur, de ce que l’on doit aux morts au-delà de la justice des vivants.
- L’évolution des relations entre Antigone et Ismène, cette dernière étant au départ très détachée et ne souhaitant pas s’immiscer dans la politique de Thèbes. Mais Antigone sait s’attacher les autres, qu’il s’agisse de sa sœur ou d’inconnus. Par son exemple, elle insuffle une sorte de courage aux Thébains.
- L’intensité dramatique bien retranscrite.
J’ai moins / pas aimé :
- Etre complètement perdue du fait de mes restes très parcellaires sur l’histoire originale, mais aussi parce que je n’avais pas commencé avec Œdipe sur la route qui m’aurait permis de me remettre en selle. J’ai mis un temps fou pour entrer dans l’histoire.
- Les scènes de guerre, tout l’aspect soi-disant « viril ».
- Avoir confirmation que les mythes de la Grèce antique n’étaient pas vraiment ma tasse de thé (pour quelqu’un qui projette de lire Homère, c’est un peu démoralisant).
Citation :
« Ta mort est un crime contre la justice et pourtant elle est légale … »
Finalement :
Ce livre m’a essentiellement plu à travers son héroïne, son caractère, sa détermination, sa capacité à réveiller une cité endormie. Antigone, symbole de paix et de résistance, reste pour moi un idéal, une inspiration. En revanche, j’avoue que le reste (guerres, personnages secondaires dont je n’ai pas tout à fait saisi les rôles, descriptions métaphoriques, etc.) m’a pesé.
« Vite, Clios, il ne faut pas qu’ils pleurent. »
Actes Sud, 1999, 355 pages
Défi : « Combler les lacunes »
Provenance : bibliothèque
« C’était l’été de 1923, l’été où je venais de quitter Cambridge et où, malgré le désir de ma tante que je revinsse habiter le Shropshire, je décidai que mon avenir se trouvait dans la capitale et pris un petit appartement au 14b, Bedford Gardens, dans le quartier de Kensington. »
La marque d’Ishiguro, c’est avant tout un style impeccable et d’une rare élégance qui sait dire l’indicible. Lire cet écrivain, c’est donc entrer en communion avec les personnages, leurs pensées, leur intériorité, avoir le sentiment de retrouver certaines sensations vécues mais sur lesquelles on n’était pas arrivé à mettre des mots. Vouloir parler d’un roman d’Ishiguro, c’est se retrouver dans la position de l’éléphant dans un magasin de porcelaine : une situation inconfortable où nos propros risquent de briser l’harmonie créée par l’auteur.
Christopher Banks a grandi dans la Concession internationale de Shanghai mais la disparition successive de ses deux parents va l’obliger à quitter la Chine pour l’Angleterre, « son » pays : « De mon point de vue, j’étais en partance pour un pays étranger où je ne connaissais pas une âme, alors que la ville qui reculait progressivement devant mes yeux recelait tout ce qui m’était familier. » Il s’intègrera, au moins en surface, et une fois ses études achevées, il fera montre d’un caractère ambitieux. En effet, Christopher s’est donné pour tâche d’éradiquer le mal et ses succès en tant que détective privé le conforteront dans l’idée qu’un destin prestigieux lui est réservé. Pourtant, Christopher ne peut oublier son passé et, alors que le monde s’achemine vers la guerre, il finit par retourner à Shanghai pour tenter, coûte que coûte, de retrouver ses parents.
Toute sa vie sera marquée par l’idée d’une mission à accomplir. Pendant longtemps, cette mission consistera à enquêter en tant que détective avec l’idée que vaincre le mal relève d’une responsabilité personnelle. Quand sa quête se focalisera finalement sur sa famille, elle se transformera en obsession.
« Une de nos poétesses japonaises … a écrit qu’une fois devenus adultes, notre enfance nous devient comme une terre étrangère.
- Ma foi, colonel, elle n’a pas grand-chose d’une terre étrangère pour moi. A maints égards, c’est là que j’ai continué de vivre toute ma vie. C’est seulement maintenant que j’ai commencé mon voyage pour m’en éloigner. »
Christopher est un homme parfois incompréhensible mais si désarmant que l’on ne peut que le suivre où que ses pas nous mènent. En effet, ce retour aux origines paraît insensé. Comment peut-il raisonnablement espérer retrouver ses parents après tant d’années? Et, de temps à autre, l’on doute de sa raison justement. Tout ce que l’on comprend, c’est combien cette mission est essentielle pour lui et combien il est perdu dans un univers qui bascule pour la seconde fois. Quand il lui semblera reconnaître Akira, son ami d’enfance, ce dernier lui dira dans son anglais un peu bancal : « Quand nous avons nostalgie, nous nous rappelons. Un monde meilleur que celui-ci, celui que nous découvrons en grandissant. Nous nous rappelons, et nous désirons le monde meilleur revient. »
Et c’est tout l’enjeu du roman, cette question de notre appartenance à un univers stable, défini et dans lequel nous avons une place, des repères. Christopher, en cherchant ses parents, voudrait rétablir cet équilibre rompu, au point qu’il s’imagine qu’une fois qu’il les aura retrouvés, la menace d’une guerre mondiale disparaîtra.
« Tout au long de ces années où j’ai vécu en Angleterre, je ne me suis jamais vraiment senti chez moi. La Concession internationale … Ce sera toujours là, chez moi.
- Mais Concession internationale … (Akira secoua la tête.) Très fragile. […]
- Je sais, répondis-je. Et dire qu’au temps où nous étions enfants, tout cela nous semblait si solide ! Mais tu as raison, c’est notre village natal. Nous n’en avons pas d’autre. »
C’est à cela que se raccroche désespérément Christopher alors même qu’il approche de la vérité, une vérité déstabilisante qui remettra en perspective toute sa vie et le laissera un peu démuni.
« Peut-être est-il des gens capables de vivre leur vie sans l’entrave de tels tourments. Mais notre destin, à nous et à nos semblables, est d’affronter le monde comme les orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres de parents évanouis. A cela, il n’est d’autre remède qu’essayer de mener nos missions à leur fins, du mieux que nous le pouvons, car aussi longtemps que nous n’y sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée. »
Ishiguro semble nous dire dans ce roman à fleur de peau que nous sommes tous des orphelins en puissance dont les vies reposent sur un équilibre si précaire que le préserver est une quête sans fin.
« Il y a cependant ces entre-temps où une sorte de vide emplit mes heures, et je continuerai de réfléchir sérieusement à la proposition de Jennifer. »
Parution française : 2001
Editeur : Folio
Provenance : achat 2011
Défi : “Combler les lacunes”
Livre lu en septembre 2009. Avis d’époque “toiletté”.
Ce roman nous présente le chassé-croisé de Mathilde et Thibault, deux êtres perdus dans la ville et dans leurs vies. Mathilde m’a particulièrement touchée. Elle est au bord du gouffre et n’ose plus vraiment espérer qu’une main se tendra. Elle rencontrerait un homme… qui lui dirait madame vous ne pouvez pas continuer comme ça … c’est fini … vous allez vous battre, je serai à vos côtés. […] Quelqu’un qui comprendrait … que chaque jour qui passe, elle entame sa substance…
Ce roman est excellent sur le fond et nous montre, si on en doutait, combien la grande ville dévore les êtres, les vide, en fait des automates. Mais il nous expose aussi des vies en quête de sens, des personnages lucides qui voudraient reprendre la main sur le cours de leurs existences. J’ai été véritablement happée par ce roman.
Sur la forme, en revanche, le style est insuffisant. Delphine de Vigan a des mots terriblement justes et porte sur ces situations un regard aigu mais il manque à sa plume un peu de caractère qui aurait conféré une véritable intensité / densité à l’intrigue. Je doute, en effet, qu’un lecteur exigeant n’ayant pas vécu la situation de Mathilde ou celle de Thibault se laisse complètement prendre aux tripes.
A lire quand on a (vraiment) le moral car ce roman n’est pas de ceux qui apportent des réponses …
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