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« Quelque chose de terrible est arrivé. »
L’histoire se déroule en Afrique du Sud, alors que le pays est dans sa phase de transition entre la fin de l’Apartheid et un nouvel Etat à venir. Si je commence ma note par cette précision, c’est que ce contexte joue un rôle majeur dans le roman.
Le livre comporte une multitude de thèmes qui se chevauchent, lui donnant de l’ampleur et multipliant ses sources d’intérêt. Commençons par les relations familiales.
Un soir ordinaire, Harald et Claudia Lindgard, apprennent que leur fils, Duncan, a été arrêté pour homicide. Au-delà du contexte que j’ai rappelé ci-dessus, la famille Lindgard est sans histoire, comme tant d’autres. C’est un des aspects intéressants du roman car il lui donne une universalité ; nombreux sont ceux qui peuvent s’identifier soit aux parents, soit à l’adulte indépendant qu’est Duncan et donc aux relations qu’entretiennent les parents et les enfants une fois que ces derniers volent de leurs propres ailes. En outre, Duncan est une personne banale et rien ne laissait présager qu’il puisse se retrouver dans une telle situation. Aussi, l’annonce de son arrestation plonge-t-elle ses parents dans la plus pure stupéfaction. Ils ne peuvent s’empêcher de penser qu’il y a eu une erreur, comme le ferait n’importe quel parent d’enfant sans problème. L’incipit reviendra d’ailleurs régulièrement dans le récit, rappelant sans cesse qu’un simple événement peut plonger une vie routinière dans le chaos. Comment comprendre que votre fils est finalement un étranger, une personne qui peut tuer, un être qui souhaite vous tenir à distance, qui ne donne pas d’explications ? « Ce qu’il voulait être. On a tort de considérer, comme on le fait d’habitude, que cela ne concerne que l’aspect professionnel d’une vie. » Pour les Lindgard, l’enfer ne fait que commencer.
Comme je l’écrivais précédemment, le contexte sud-africain joue un rôle non négligeable dans l’histoire. Cette affaire obligera les Lindgard à appréhender leur passé avec un autre regard. Harald prendra notamment conscience qu’avoir des opinions et des convictions n’est pas exactement la même chose : « Sa femme et lui ne se sont jamais engagés dans l’expression de leurs opinions personnelles sur la place publique … ». C’est un coup dur pour eux qui s’affichent comme libéraux. Et, en même temps, « la vérité de tout cela était que lui et sa femme se trouvaient, maintenant, de l’autre côté de la barrière des privilégiés. Ni le fait d’être des blancs, ni l’observance des préceptes du Père et du Fils, ni la pieuse respectabilité du libéralisme, ni l’argent, toute cette panoplie qui les avait préservés – toujours la ségrégation, sous une autre forme – ne pouvait changer leur statut. »
Le livre explore également la piste judiciaire, noyau dur de l’intrigue principale.
Tout d’abord, les Lindgard s’aperçoivent rapidement combien ils dépendent de Hamilton Motsamaï, l’avocat Noir, que s’est choisi Duncan (« Hamilton – dont l’image … ne tient plus compte du fait qu’il est noir ; être à ce point dépendant de lui a privé son personnage des caractéristiques de sa pigmentation »). Cet homme sûr de lui, reconnu par ses pairs et qui, il y a quelques années, n’aurait même pas pu avoir une telle ambition dans ce pays, est leur seule bouée. Il connaît les rouages du système judiciaire, il sait comment manœuvrer pour éviter le pire à Duncan (la peine de mort a été suspendue durant la période de transition mais rien n’a été encore décidé quant à sa validité par rapport à la nouvelle constitution – d’ailleurs, si un juriste passe par là, je serais intéressée par son avis sur le terme « inconstitutionnelle » que je rencontrais pour la première fois ( !) : néologisme / anglicisme ou sens différent du terme « anti-constitutionnelle » généralement utilisé ?). La figure de Motsamaï est essentielle, elle aussi, dans cette histoire. Il est celui qui détient la connaissance, un certain pouvoir et, en même temps, il est celui qui soulève des questions que les Lindgard n’avaient pas envisagées et qui les plongent encore plus dans le désarroi.
Le procès ne prend place que dans la seconde partie du roman (ce qui montre bien qu’il n’est que la conclusion d’une affaire, aussi bien sur le plan judiciaire que sur un plan personnel).
Les Lindgard comprendront-ils jamais que la justice et le droit ne sont pas des notions tout à fait superposables (voire pas du tout à mon avis) ?
« Alors ce n’était qu’une performance, pour eux, pour le juge, les assesseurs, le procureur, même pour Motsamaï. La justice est un spectacle. […] Tout ce qui lui importe, c’est de gagner son procès. Demain, le procureur et lui se serreront la main au-dessus du filet, quel que soit le résultat du match.»
Et Duncan ? Il sera quasiment absent de tout le livre, son personnage, en tant qu’acteur, étant occulté par l’acte qu’il a commis. Tout ce qui sera dit sur lui me semblera plus intéressant que le personnage lui-même, ce qui était vraisemblablement un des objectifs de Gordimer. Cependant, je reste gênée à son égard. J’avoue ne pas l’avoir tout à fait compris et la fin du livre m’a plongée dans une certaine confusion.
Il n’en reste pas moins que ce roman est brillant, d’une grande subtilité, Gordimer y déployant toute sa virtuosité. Si j’avais eu des difficultés à accrocher à son écriture lors de notre première rencontre avec Un amant de fortune, j’ai eu le sentiment que ce livre me faisait retrouver une vieille amie et ce fut diablement agréable !
« J’ai dû trouver un moyen de réunir la mort et la vie. »
Parution française : 1998
Editeur : Plon
Provenance : bibliothèque



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