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Ru – Kim Thúy
(Ru, 2009)
Liana Levi, 2010, 143 pages

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« Je suis venue au monde pendant l’offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du Singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes. »

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La narratrice – double de l’auteur ? – est une ancienne boat people désormais installée au Québec. Dans une forme originale qui semble désordonnée, elle assemble ses souvenirs, de son enfance privilégiée à Saïgon à sa vie actuelle, en passant par la fuite face à l’arrivée des communistes et à l’acclimatation à une autre culture.

Ce livre m’a beaucoup plu tant sur le fond que sur la forme, au point que j’ai failli le reprendre au début dès la dernière page lue. La forme est originale et nous propose des bouts de souvenirs avec ce qu’il faut de mélange entre émotion et distance, entre perte et découverte. Quant au fond, il est d’une grande richesse, ne se limitant pas aux réminiscences d’une exilée mais proposant des questionnements plus larges, une interrogation de ce qu’est un parcours de vie, une destinée, le tout avec recul, presque détachement.

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Selon un proverbe vietnamien : « La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite », et l’on devine que la narratrice en est imprégnée tant elle refuse de se laisser aller à la nostalgie. Quand elle nous raconte certains événements pénibles, c’est sans tristesse. A aucun moment, on ne ressent d’amertume dans ses propos ; son écriture est détachée, factuelle. Cela m’a rappelé ma rencontre avec un chauffeur de taxi croate qui avant le début de la guerre des Balkans finissait des études de médecine, sauf qu’il n’a jamais eu l’occasion de passer son diplôme ; lui aussi concluait qu’il ne servait à rien de pleurer sur les occasions perdues. Et je crois que c’est ce qui marque le plus dans ce livre : la fragilité de nos destinées et, par conséquent, la nécessité, voire le devoir que nous avons de profiter de ce qui nous est donné sans chercher à accumuler, à vouloir toujours plus. Moins nous avons, moins nous perdons ; moins nous perdons, moins nous souffrons.

« … le courant l’a avalé pour le punir d’avoir regardé en arrière, ou pour nous rappeler qu’il ne faut jamais regretter ce qu’on a laissé derrière soi. »

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« Mon père … est de ceux qui ne vivent que dans l’instant, sans attachement au passé. Il savoure chaque moment de son présent comme s’il était toujours le meilleur et le seul, sans le comparer, sans le mesurer. » Il me semble que cela ferait une belle définition du bonheur, le vrai.

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Quand la narratrice reviendra dans son pays natal, elle constatera, comme tout Viêt Kiêu, qu’elle n’est plus considérée comme une native. Leurs racines pendent, inutiles, car tout retour au pays sera une greffe et non une continuité : « ce jeune serveur m’a rappelé que je ne pouvais tout avoir, que je n’avais plus le droit de me proclamer vietnamienne parce que j’avais perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs. »

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Enfin, l’auteur évoque également la maternité. Au début du livre, tout d’abord, quand la narratrice rapporte les relations qu’elle entretenait avec sa mère (même si en Asie, c’est plus l’idée de famille qui prime par rapport aux liens exclusifs), puis en pointillé tout au long de l’histoire en évoquant ses enfants : « La maternité, la mienne, m’a affligée d’un amour qui vandalise mon cœur… ». Si on devine la narratrice peu à l’aise avec cet état, on comprend que c’est surtout parce qu’elle ne sait pas toujours comment gérer cet amour si particulier et, à ce titre, ce roman m’a semblé particulièrement émouvant. Au-delà de l’histoire de ces exilés, déjà poignante en elle-même, l’évocation du présent nous ramène au quotidien de tout un chacun, déraciné ou non. C’est là que Kim Thúy réunit deux mondes, démontrant l’unicité de l’humanité :

« Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement ; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce ; où un pays n’est plus un lieu mais une berceuse [ru, en vietnamien]. Et aussi, où une main tendue n’est plus un geste, mais un moment d’amour, prolongé jusqu’au sommeil, jusqu’au réveil, jusqu’au quotidien. »

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Ce roman est vraiment un beau livre ; mon premier coup de cœur de l’année.

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Provenance : bibliothèque

Grand Prix RTL-Lire 2010

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Bonne fête du Têt à tous ceux qui sont concernés !

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Les Enfants de minuit – Salman Rushdie
(Midnight’s Children, 1981)
Livre de Poche, 1989, 670 pages
Traduction de Jean Guiloineau

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Pourquoi lire ce livre :

  • Vous aimez les sagas familiales et / ou l’Inde
  • Vous ne voulez pas mourir idiot(e)
  • Il a obtenu le Booker (1981), mais aussi le Booker des Bookers (1993) et encore le Best of the Booker award (2008) et ça, c’est juste pour le Booker Prize
  • Vous voulez briller dans les dîners en ville (l’auteur a eu sa tête mise à prix : tout le monde le connaît, peu de gens l’ont lu ; vous, si !)
  • Son adaptation ciné est en cours : autant lire le livre avant de voir le massacre film

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Mon avis :

Et c’est à ce moment-là que j’ai une irrépressible envie de me suicider en pensant à la tâche qui m’attend …

La 4ème parle de « saga baroque et burlesque » mais aussi de « pamphlet politique » et c’est, effectivement, un mélange des deux avec un glissement de la saga délirante vers une perspective nettement plus politique par la suite.

Les Enfants de minuit, c’est cette génération née le 15 août 1947, alors que l’Inde accédait à l’indépendance (à minuit, donc). Mais avant d’en arriver là, Rushdie retrace toute l’histoire de la famille du narrateur, Saleem Sinai – lui-même, enfant de minuit. C’est vraisemblablement toute cette partie qui m’a paru un peu longue, d’autant plus que ma connaissance de l’Histoire de l’Inde est très superficielle (avec, notamment, un sens de la chronologie à peu près inexistant). Cela dit, le livre a fini par m’embarquer et m’a donné envie de me renseigner, justement, sur l’Inde indépendante (en gros, la « dynastie » Nehru / Gandhi).

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Comme dans tout roman indien qui se respecte (Rushdie a la citoyenneté britannique mais il n’en reste pas moins Indien quand il écrit), les personnages foisonnent, les relations familiales sont plus ou moins inextricables et la narration zigzague allègrement d’une période à une autre. Bref, il faut bien s’accrocher à son siège avant de démarrer ! Cependant, ce roman a un réel avantage : ses chapitres sont courts et permettent des respirations régulières. Lire un chapitre par jour me semble un bon rythme pour en venir à bout (il y a 30 chapitres, comme 30 bocaux de chutney contenant les sentiments et souvenirs du narrateur).

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Mais je parle de ce livre comme d’un boulet alors qu’il est, en définitive, grandiose. J’ai commencé à l’apprécier quand j’ai pris conscience du projet de Rushdie, à savoir présenter l’évolution politique de l’Inde à travers la vie de son narrateur. C’est justement pour cela que je considère qu’avoir une faible culture de l’Histoire de l’Inde est handicapant (mais que les futurs lecteurs se rassurent : il suffit de connaître les temps forts de cette Histoire pour suivre pleinement l’évolution du roman). Rushdie s’amuse à nous faire croire que parce que son héros a, tel jour, fait telle chose, cela a eu une répercussion sur l’Inde entière. C’est généralement bien trouvé, d’autant plus que l’auteur sait rester léger quand il le faut. En outre, ce parallèle entre la vie de Saleem et celle de l’Inde est rondement mené. J’ai vraiment été épatée, vers la fin, dans un épisode à la fois horrible et époustouflant où les enfants de minuit et l’Histoire sont confrontés l’un à l’autre. Sans parler des pirouettes de l’auteur qui ne se perd à aucun moment dans son projet : c’est jubilatoire !

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Le principal obstacle de ce livre réside dans ses digressions et, paradoxalement, ces mêmes digressions sont parfois ce qui donne au roman une saveur si particulière. Ainsi, si j’ai eu du mal à entrer dans le récit, j’en ai eu tout autant à en sortir, n’arrivant pas à croire que j’allais quitter pour toujours ces personnages attachants et cette atmosphère singulière. Finalement, c’est une histoire très émouvante que nous raconte ici Salman Rushdie et dont je ne peux que conseiller la lecture.

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« Un jour, peut-être, le monde goûtera mes conserves d’histoire. Elles pourront être trop fortes pour certains palais, leurs odeurs pourront être trop violentes, des larmes pourront en venir aux yeux ; j’espère cependant qu’il sera possible de dire qu’elles ont le goût authentique de la vérité … qu’elles sont, en dépit de tout, des actes d’amour. »

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Provenance : PAL 2011

Défi : « Combler les lacunes »

Dans l’Inde d’aujourd’hui, Balram Halwai nous raconte comment il a réussi à devenir un entrepreneur de Bangalore, lui qui était voué à une existence misérable au fin fond de l’Inde ignorée.

 

 

J’ai aimé :

  • L’esprit, le message, du roman qui dénonce l’Inde actuelle, dont la modernité est tant vantée alors même que seule une minorité arrive à s’en sortir, que les castes existent toujours et que cette société est toujours aussi cruelle avec les individus qui la composent. C’est un roman politiquement incorrect et, évidemment, j’ai adoré cet aspect !
  • Que bien qu’il s’agisse d’un roman indien, on arrive à se repérer parmi les personnages ;-)
  • Le côté très moderne de l’intrigue. C’est un roman d’apprentissage dans l’Inde du XXIème siècle et je crois que de telles histoires sont rarissimes en littérature. En tant qu’occidentale, j’apprécie ce regard différent qui ne verse ni dans le misérabilisme, ni dans la béatitude, contrairement aux reportages habituels des média, voire d’autres œuvres littéraires.
  • La personnalité du narrateur et son évolution dans le temps : futé mais pas vantard (du moins pas au-delà de ce dont il peut réellement se vanter), intelligent dans le sens où il prend conscience de ce qui l’attend s’il ne prend pas en main son destin, fin stratège, ce qui implique aussi un minimum de cruauté dans la société concernée. Le narrateur nous montre que certains de ses choix étaient les seules options possibles dans une Inde corrompue et je le crois, ce qui nous fait revenir à la critique sociétale et générale qui fait la force de ce roman.

 

 

 J’ai moins / pas aimé :

  • Le ton, très cynique, m’a posé pas mal de problèmes pendant le premier tiers du livre, le temps de m’y habituer.

 

 

 Extraits :

 « J’ai cherché la clé pendant des années
 Mais la porte était ouverte. »

 

« Dès l’instant où vous reconnaissez ce qui est beau en ce monde, vous cessez d’être un esclave. » (Iqbal)

 

« … aujourd’hui, je suis maître de chauffeurs. Je ne les traite pas comme des serviteurs… Je ne les insulte pas en leur disant qu’ils sont de ma « famille ». Ce sont mes employés, je suis leur patron, c’est tout. Je leur fais signer un contrat, que je signe aussi, et nous devons, eux comme moi, l’honorer. »

 

« Chaque homme doit accomplir son propre pèlerinage de libération. »

 

« … ça valait la peine de connaître, ne serait-ce qu’une journée, une heure, une minute, le sentiment de n’être pas un serviteur. »

 

 

Finalement :

N’ayant pas lu les autres titres « shortlistés » pour le Booker 2008, je ne peux affirmer que ce prix est mérité, mais, pour un premier roman, on n’est pas loin du coup de maître. Reste, pour le lecteur, à surmonter ce ton, cette écriture très particulière car le fond est vraiment bien amené en dépit de quelques digressions ou répétitions pas toujours utiles. Irrévérencieux, ce texte est sans nul doute à tester par tout lecteur intrépide (aux frileux : abstenez-vous…).

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Buchet-Chastel, 2008, 320 pages
Traduit par Annick Le Goyat
The White Tiger (2008)
Défi : “Combler les lacunes”
Man Booker Prize 2008
Provenance : bibliothèque

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Cette géniale illustration n'est pas libre de droits. © Kroustik

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