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« Si j’écris ce rapport, c’est sans doute par amour de l’ordre, par pédanterie : pour joindre une pièce au dossier. »

 

J’ai lu ce livre il y a un moment désormais et je me sens toujours aussi démunie pour en parler. Il faut dire que ce roman n’est que l’habit d’une réflexion riche et passionnante qui dépasse de loin la notion de justice. Il est néanmoins important de commencer par évoquer les prémices de l’intrigue, même si ce déclenchement n’apparaît que tardivement dans le roman, Dürrenmatt prenant le temps de présenter les personnages et le contexte, sans même arriver à être ennuyeux.

Je reprendrai donc la présentation éditeur, très claire : « A l’heure de la plus grande affluence, dans un restaurant fréquenté par la meilleure société, un député zurichois, Isaak Kohler, tire à bout portant sur un professeur d’université. On le condamne à vingt ans de réclusion. De sa prison, il fait appel à un jeune avocat désargenté du nom de Spät et le charge de réexaminer l’affaire mais en considérant, à titre d’hypothèse, que le meurtre a été commis par quelqu’un d’autre. »

Absurde ? Fascinant ? Mystérieux ? Oui, ce livre est tout cela à la fois et bien plus.

 

L’intrigue en elle-même est passablement embrouillée mais les messages sont clairs, ce qui est bien l’essentiel dans un roman avant tout cérébral. De sa  plume ironique, Dürrenmatt égratigne gaiement la société suisse (le pays n’est jamais cité mais les allusions sont suffisamment claires pour ne pas laisser de place au doute) et d’une façon générale le fonctionnement du système judiciaire. Ce dernier va se retrouver complètement dépassé par les considérations métaphysiques qu’impliquent la requête de Kohler.

Dürrenmatt livre une réflexion originale et passionnante sur l’appareil judiciaire piégé par ses contradictions et son inévitable imperfection : « Le juge doit veiller au bon fonctionnement d’une institution aussi imparfaite que la justice ; une institution qui, dans ce bas monde, veille à ce que les humains respectent certaines règles du jeu. Un juge, en son for intérieur, n’a pas besoin d’être juste… »

 

Ainsi, de sa prison, Kohler souhaite-t-il que Spät, le narrateur, se livre à des spéculations, a priori purement gratuites.

 «  le possible est presque infini, tandis que le réel est strictement délimité. Le réel, c’est toujours un possible unique, élu dans une multitude. Un cas particulier du possible. »

« Pénétrer dans le possible, c’est modifier notre regard sur le réel. » Et c’est ainsi, en explorant des hypothèses tout à fait improbables, que l’on obtient une conclusion rigoureusement logique !

 

Le meurtrier est avant tout un joueur et un amateur des mathématiques. Il va manipuler tout un petit monde pour arriver à ses fins, bien plus terre-à-terre que toutes les hautes considérations avec lesquelles il nous faudra jongler. En vérité, plus que jongler, c’est jouer au billard qui nous est proposé, un billard où les boules sont remplacées par des personnes (« … ce qui le séduisait, c’était le jeu pour lui-même, le trajet des boules, l’évaluation, l’exécution, la partie comme lieu des possibles. »).

 

Ce livre est fascinant, indescriptible ; il intrigue, interroge, nous fait douter et nous met même en porte-à-faux : c’est diabolique ! Et pourtant, la thématique de la justice est vraisemblablement une des plus usées mais Dürrenmatt élève le débat au-dessus de la mêlée des considérations habituelles grâce à une dialectique époustouflante.

« Ma thèse est plus réaliste que la vérité. La vérité, mon cher, est parfaitement incroyable. Votre thèse, personne ne l’avalera. Ce que personne n’avalera, c’est la vérité. […] Parce qu’elle se joue à des niveaux inaccessibles à la justice. »

 

« Le diable n’est-il pas la fiction inventée par Dieu pour justifier sa Création ratée ? Qui est le coupable ? Celui qui propose la mission, ou celui qui l’accepte ? Celui qui interdit, ou celui qui contrevient à l’interdiction ? Celui qui édicte les lois, ou celui qui les transgresse ? Celui qui permet la liberté, ou celui qui profite de la permission ? Nous mourrons de la liberté que nous accordons, que nous nous accordons. »

 

A découvrir ! 

 

 

« Qui chasse-t-il ? » 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parution française : 1986
Editeur : Christian Bourgois
Provenance : bibliothèque
Défi : “Combler les lacunes”

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