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La lucidité – José Saramago
(Ensaio sobre a lucidez, 2004)
Seuil, 2006, 360 pages
Traduction de Geneviève Leibrich
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Exergue : « Hurlons, dit le chien. LIVRE DES VOIX »
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« Quel temps de chien pour aller voter, se lamenta le président du bureau de vote numéro quatorze après avoir refermé avec violence son parapluie ruisselant et ôté une gabardine qui ne lui avait pas servi à grand-chose pendant la course hors d’haleine de quarante mètres depuis l’endroit où il avait laissé sa voiture jusqu’à la porte par laquelle il venait d’entrer, le cœur battant à se rompre. »
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Les livres de Saramago s’entremêlent, se répondent, donnent à réfléchir.
C’est ainsi que La lucidité est une sorte de miroir de L’Aveuglement, roman appartenant lui-même à une trilogie thématique incluant Tous les noms et La caverne. En cherchant le titre original de ce roman, je me suis aperçue que, si en français le lecteur doit créer le lien entre les deux livres (quoique la 4ème de La lucidité raconte quasiment toute l’histoire * soupir * et donc pointe, au passage, le rapport entre les deux livres), Saramago avait, lui, été très clair dans ses intentions. En effet, L’Aveuglement s’appelle, littéralement, Un essai sur la cécité, tandis que La lucidité se nomme Un essai sur la lucidité. Le fait que les deux livres aient été écrits (ou du moins publiés) à environ 10 ans d’écart ne me semble pas aller à l’encontre de cette idée de vases communicants.
Lire L’Aveuglement avant La lucidité me semble indispensable puisque l’on retrouve dans le second livre des personnages-clefs du premier.
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Comme tous les romans de Saramago, La lucidité se mérite, l’auteur nous emportant dans le tourbillon de ses phrases à rallonge, de dialogues insérés tels quels dans le récit, d’apartés du narrateur et de digressions diverses.
Comme tous les romans de Saramago (que j’ai lus), La lucidité n’est pas neutre. L’auteur a toujours un message à faire passer, une conviction à appuyer, et il le fait généralement avec un franc-parler qui fait parfois trembler les milieux bien-pensants.
Comme tous les romans de Saramago, La lucidité fait réfléchir et amuse en même temps, tant l’auteur manie l’ironie avec dextérité.
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Je souhaitais lire ce roman cette année, parce que nous avons, en France, des élections et que cette histoire repose sur l’idée que 83% de la population d’une ville a voté blanc (à des municipales). Si le scenario semble exagéré, il n’est pas totalement irréaliste et permet à l’auteur de pointer du doigt les dysfonctionnements de ce que l’on appelle la démocratie. Saramago est considéré comme un auteur engagé et le moins que l’on puisse dire, c’est que dans ce roman-ci, il va droit au but et le lecteur n’aura pas besoin de décodeur pour saisir le message.
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Pour José Saramago, la démocratie est une farce et le vote blanc, une façon de renvoyer à la tête des dirigeants le rejet que l’on éprouve envers leurs politiques, mais aussi le fonctionnement du système en général, ses institutions et, finalement, de questionner la légitimité de ces personnes qui, bien qu’élues, semblent l’être par défaut plus que par mérite. En effet, le vote représente un pouvoir pour chaque citoyen et glisser un bulletin dans l’urne n’est donc pas un acte banal : il s’agit de transférer notre part de pouvoir dans les mains de futurs gouvernants. Comment les choisissons-nous ? Suite à des promesses (qui n’engagent que ceux qui y croient, comme tout le monde le sait) : autant dire du vent ! (« Le vote blanc est une manifestation d’aveuglement… Ou de lucidité … »).
Saramago nous laisse à penser que les individus se porteraient tout aussi bien sans Etat, ce qui peut paraître paradoxal de la part d’un écrivain qui fut affilié au PC. Mais Saramago, plus qu’un communiste, est avant tout (à mon sens) un libre-penseur. Certes il partage les convictions d’un parti mais il garde une part de pensée qui lui est propre et il ne se laisse pas enfermer dans un carcan. Il dit ce qu’il a à dire, que cela plaise ou pas. Ne serait-ce que pour cela, plus un roman de Saramago est engagé, plus il me plaît. Peu importe que je partage ou pas ses opinions : j’aime les gens qui n’ont pas peur et qui assument leurs convictions quitte à aller s’exiler aux Canaries parce que l’on a réussi à se mettre à dos quasiment tout son pays (cf la publication de L’évangile selon Jésus-Christ).
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« … il n’y a pas de raison de s’inquiéter, regarde ces rues, vois comme la ville est tranquille, paisible, C’est justement ça qui m’inquiète, monsieur le commissaire, une ville comme celle-ci, sans chefs, sans gouvernement, sans surveillance, sans police, personne ne semble s’en soucier, il y a là quelque chose de très mystérieux que je ne réussis pas à comprendre. »
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Dans La lucidité, Saramago montre clairement son engagement humaniste (« Un test adn… aurait beau fouiller dans l’hélice, il ne ferait jamais que confirmer une propriété collective [des morts]… ») . Dans Tous les noms, il avait déjà montré comment l’administration, machine à broyer l’être humain, était implacable. Ici, il se contente de faire un pied de nez aux gouvernements en leur disant : « voyez comme les citoyens se débrouillent très bien sans vous ». Evidemment, ces comportements seront interprétés par le gouvernement de l’histoire comme les preuves de l’existence d’un complot car, comment de simples hommes et femmes pourraient-ils se débrouiller sans la lumière et l’encadrement des institutions de l’Etat ? Et les dirigeants de brandir le spectre de l’anarchie afin de justifier leur place et la nécessité pour le peuple d’obéir, au nom du « bon sens » (il a bon dos celui-là…). Nous découvrons ainsi un Saramago moins moqueur que d’habitude mais certainement plus frondeur que dans d’autres romans et qui ne cache pas son dégoût pour les gouvernants (« Il faut donner du temps au temps, permettre au fruit de mûrir et aux esprits de pourrir. » ; « L’étude du mauvais goût… devrait être un des chapitres les plus étoffés et les plus succulents de l’histoire des cultures. »).
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La thèse qui parcourt ce roman est celle selon laquelle l’Etat tue les libertés individuelles afin d’asseoir sa toute-puissance et qui, en tant que démocratie, doit agir avec subtilité (ou, autrement dit, lâcheté). Et c’est ainsi que ce livre oscille entre un souffle d’espoir et une dénonciation impitoyable de la machine versus l’individu. Saramago nous interroge : que valent les démocraties dans lesquelles nous vivons ?
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« Heureusement, car j’ai horreur d’entendre les chiens hurler. »
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Provenance : bibliothèque
Défi : « Combler les lacunes »
« Quand le seigneur, connu aussi sous le nom de dieu, s’aperçut qu’adam et éve, parfaits à tout ce qui se présentant à la vue, ne pouvaient faire sortir un seul mot de leur bouche ni émettre ne fut-ce qu’un simple son primitif, il dut sûrement s’irriter contre lui-même puisqu’il n’y avait personne d’autre dans le jardin d’éden qu’il pût rendre responsable de cette gravissime erreur, … »
A ceux qui ne connaissent pas l’auteur, le ton est donné dès la première phrase, voire même dès l’exergue que Saramago indique tirée du « Livre des absurdités ». Ce roman est de la même veine que L’évangile selon Jésus-Christ et il est tout aussi irrévérencieux. Saramago est décédé l’an dernier et s’il a rencontré dieu, je me plais à imaginer les discussions qu’ont ces deux-là !
Bien que l’ultime livre du Nobel 98 ne soit pas aussi incisif et fin que L’évangile selon Jésus-Christ, livre que je recommande plus que chaudement, on y retrouve l’idée que dieu est un sale type, capricieux, susceptible, manipulant ses créatures, complotant avec le diable, etc.
« … si le seigneur ne fait pas confiance aux personnes qui croient en lui, alors je ne vois pas pourquoi ces personnes devraient faire confiance au seigneur. » s’indigne Caïn observant la déchéance de Job et, d’une façon générale, face à la nécessité des croyants de prouver leur foi à dieu (sous peine de représailles …).
Cette fois, Saramago s’attaque à la bible et revisite certains de ses passages sous l’oeil de Caïn, faisant passer au statut de héros celui que dieu a dédaigné. Les différents épisodes sont présentés selon une chronologie délirante, faisant voyager Caïn dans le temps. Cet aspect n’est pas très réussi sur la forme même si j’imagine que, sur le fond, Saramago voulait peut-être démontrer que la bible est un ramassis d’anecdotes sans queue ni tête, ayant pour seul fil rouge les caprices et la méchanceté de dieu.
« L’histoire des hommes est l’histoire de leurs mésententes avec dieu, il ne nous comprend pas et nous ne le comprenons pas. » Voilà qui résume grossièrement l’enjeu du roman.
Il faut savoir que Saramago ne se contente de pas démolir gratuitement les textes bibliques (ou les évangiles pour le « précédent » roman). Bien au contraire, ses arguments amènent à réfléchir (moins pour ce roman que pour L’évangile…). Il raconte la même histoire que la bible mais sous un angle différent et … ça change tout ! Ajoutez à cela une bonne dose d’ironie et vous obtenez un livre agréable et facile à lire alors qu’a priori les évangiles et la bible ne font guère rêver.
« En ce temps-là les malédictions étaient d’authentiques chefs-d’œuvre littéraires, tant par leur force d’intention que par l’expression formelle en laquelle elles se condensaient … »
Tout comme Jésus dans L’évangile, Caïn essaiera de saboter les plans de dieu, écœuré par cet être qui utilise sa toute puissance pour mieux faire plier les hommes.
Encore une fois, si ce roman est très prenant, il ne m’aura pas autant captivée que L’évangile selon Jésus-Christ (vraiment, n’ayez pas peur de ce bouquin où Saramago déploie tout son art pour délivrer une œuvre profondément humaniste) mais il n’en demeure pas moins de la littérature de qualité comme savait si bien le faire Saramago. Avec son décès, le monde de la littérature a beaucoup perdu ; cet ultime roman en est la preuve, si tant est qu’il en fallait une.
« L’histoire est terminée, il n’y aura rien d’autre à raconter. »
Parution française : 2011
Editeur : Seuil
Provenance : bibliothèque
Défi : “Combler les lacunes”



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