Ce livre indéfinissable raconte les dix années (1993-2002) au cours desquelles Art Spiegelman travailla pour le New Yorker. Pour vous donner une idée du ton, voilà comment est présenté le livre : « Couvertures et Dessins Pour le Magazine Américain Le Plus Distingué par le Plus Dérangeant des Artistes Américains ». Le récit de Spiegelman est préfacé par Paul Auster. Ce texte de présentation s’intitule L’art de l’inquiétude, faisant référence à ce qui caractérise Spiegelman, artiste engagé qui refuse de se voiler la face, tandis que le célèbre magazine a pour ligne éditoriale d’éloigner les soucis de ses lecteurs : « le monde peut bien s’écrouler, notre raffinement nous met à l’abri de ce qui dérange » pourrait résumer la philosophie du journal. On se doute, dès lors, que la collaboration entre un artiste underground et un magazine prônant la sophistication s’annonce houleuse. Nombre de couvertures proposées par Spiegelman seront refusées, d’autres vaudront au magazine de recevoir des monceaux de courriers criant au scandale, de perdre des abonnés, d’essuyer des injures, de déclencher une manifestation, etc.

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Dès sa création par Harold Ross en 1925, le New Yorker se définit comme un magazine dédié aux intellectuels new-yorkais. Ross bénéficiera d’ailleurs de la collaboration du célèbre « cercle vicieux » de l’Algonquin avec en première ligne Dorothy Parker ou encore Robert Benchley. C’est ainsi qu’au fil des décennies, le New Yorker aura pour ambition de donner le ton en matière de culture, de société, de politique. Sauf que le recours à Spiegelman va sérieusement pimenter la vie tranquille de cette institution.

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Le récit de Spiegelman est passionnant. Il retrace notamment la chronologie de ses années de travail pour le New Yorker, tout en commentant les couvertures qu’il a créés pour le magazine, qu’elles aient été acceptées, refusées, voire remaniées afin d’éviter un n-ième scandale. Il explique sa façon de travailler, nous présente sa philosophie et la manière dont son travail arrivait (ou pas) à s’articuler avec l’esprit du New Yorker.

Au-delà de cette plongée dans le magazine culte de la vie new-yorkaise, ce livre est réjouissant pour les yeux avec toutes les couvertures présentées et les travaux préparatoires, sans compter les crises de nerfs et la frustration de Spiegelman quand une de ses couvertures était une nouvelle fois refusée ; dans ce cas, rien de tel que de proposer un bonhomme de neige la fois suivante.

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Cette galerie de couvertures montre tout le talent de Spiegelman pour transmettre un message à travers un dessin et ses tentatives d’adapter sa créativité à l’esprit politiquement correct du magazine. La couverture du livre reprend la première illustration de Spiegelman pour le New Yorker. Elle souleva un tollé alors que l’auteur souhaitait rappeler, à l’occasion de la Saint-Valentin, que le plus important était que les différentes communautés de Brooklyn vivent en bonne intelligence au lieu d’alimenter les rancœurs, suite à un incident ayant opposé des Juifs à des Noirs. Evidemment, Spiegelman savait que son dessin était dérangeant mais, ce qui fait la force de cet homme, c’est la fermeté de ses convictions, sa conscience politique et son profond humanisme. La couverture qu’il dessina suite aux attentats du 11 septembre 2001 est tout simplement mythique.

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Voilà donc un livre drôle, intelligent et instructif qui, tout en partant d’une culture new yorkaise, traite également des questions sociétales et politiques qui se sont posées durant ces dix années-là et de leur façon d’en rendre compte.

 

Flammarion, 2004, 112 pages
Traduit par Philippe Mikriammos
VO : 2003
Provenance : bibliothèque